Ni tout à fait végétaux, ni véritablement animaux, les champignons occupent une place singulière dans les représentations humaines, et cette étrangeté biologique semble avoir profondément nourri leur présence dans l’art et la littérature à travers les siècles. Leur apparition soudaine, leur croissance rapide, parfois nocturne, ainsi que leur double nature (à la fois comestible et potentiellement mortelle) ont longtemps contribué à les associer à des forces invisibles, voire surnaturelles, dans de nombreuses cultures.
Pourquoi le champignon se retrouve autant dans l’art ?
Ce rapport ambivalent a notamment été étudié par l’ethnomycologie, une discipline développée au milieu du XXᵉ siècle par des chercheurs comme Robert Gordon Wasson et Claude Lévi-Strauss, qui ont mis en évidence une opposition culturelle marquée entre sociétés dites mycophiles, qui valorisent et consomment les champignons, et sociétés mycophobes, qui les perçoivent avec méfiance ou indifférence.
Cette distinction se retrouve de manière récurrente dans les productions artistiques et littéraires, où les champignons oscillent entre symbole de vie, de transformation et de mort.
Dans l’histoire de l’art européen, les représentations de champignons restent relativement rares jusqu’à la Renaissance, période à partir de laquelle ils apparaissent plus clairement dans les œuvres picturales, souvent chargés d’une dimension symbolique.
Quelques exemples d’œuvres fongiques
Le peintre Hans Baldung, par exemple, intègre des polypores dans son tableau Les Trois Âges et la Mort (1510), où ils participent à une réflexion sur la décomposition et la finitude humaine. Cette logique s’inscrit dans le courant des vanités, qui rappellent la fragilité de l’existence et l’inéluctabilité de la mort.
D’autres artistes, comme Jérôme Bosch, vont encore plus loin en associant explicitement les champignons à des univers démoniaques ou fantastiques.
Dans ses célèbres triptyques Le Jardin des délices et Le Chariot de foin, certaines espèces identifiables, comme l’amanite tue-mouches, apparaissent dans des scènes marquées par la démesure, la tentation et le chaos, renforçant leur image d’organismes liés à des pratiques occultes ou à des états altérés de conscience.
Cette association pourrait d’ailleurs trouver un écho dans certains usages anciens de champignons psychotropes, documentés notamment en Sibérie ou en Amérique centrale.

VOIR AUSSI : Comment créer une fiole apothicaire pour sa décoration ?
Une dimension féérique ?
Dans les traditions orales européennes, les champignons occupent également une place importante, souvent en lien avec le folklore et les croyances populaires. Les fameux « ronds de sorcières« , formations circulaires de champignons visibles dans les prairies ou les sous-bois, ont longtemps été interprétés comme la trace de danses nocturnes de créatures surnaturelles.
Ces cercles apparaissent régulièrement dans la littérature, notamment chez William Shakespeare, qui y voit l’empreinte du passage des fées et des esprits dans des œuvres comme Le Songe d’une nuit d’été ou La Tempête. Dans ce contexte, le champignon ne constitue pas seulement un élément décoratif, mais devient un indice tangible de la présence d’un monde invisible, parallèle au nôtre.
Cette dimension féerique se retrouve également dans les contes et les récits populaires, où les champignons servent souvent de mobilier miniature pour les créatures fantastiques, tables, sièges ou abris pour fées et lutins. Des auteurs comme Robert Herrick ou Marie-Catherine d’Aulnoy ont ainsi intégré ces motifs dans leurs textes, participant à ancrer durablement cette imagerie dans la culture occidentale.
Un symbole de l’étrange dans l’art
Dans la littérature de fiction, le champignon devient un outil narratif particulièrement efficace pour signifier l’étrangeté ou la rupture avec le réel. Dès le XIXᵉ siècle, des auteurs comme Jules Verne ou H. G. Wells imaginent des paysages peuplés de champignons géants, exploitant leur croissance rapide et leur morphologie atypique pour créer des univers déstabilisants.
Dans Voyage au centre de la Terre, Jules Verne décrit ainsi une forêt souterraine composée de champignons gigantesques, tandis que H. G. Wells, dans Les Premiers Hommes dans la Lune, met en scène une végétation fongique étrange et visqueuse, accentuant le caractère alien de ces environnements.

Une transformation, parfois inquiétante
Le champignon peut également devenir un élément central de l’intrigue, notamment lorsqu’il est associé à des propriétés magiques ou transformationnelles. L’exemple le plus célèbre reste sans doute celui de Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, où un champignon permet à l’héroïne de changer de taille, illustrant une fois encore cette dualité entre bénéfice et danger.
Cette symbolique s’est prolongée dans les œuvres contemporaines, où le champignon prend parfois une dimension plus inquiétante, voire apocalyptique, comme dans le jeu vidéo The Last of Us, qui imagine une mutation du cordyceps capable d’infecter les humains.
Enfin, la bande dessinée et la culture populaire ont largement contribué à populariser une image plus accessible et parfois plus rassurante du champignon. Dans l’univers des Les Schtroumpfs créés par Peyo, ces organismes deviennent des habitations pour de petites créatures bleues, reprenant à leur manière l’imaginaire féerique hérité du folklore européen.

VOIR AUSSI : L’art du scrapbooking, un vrai antistress naturel
D’autres œuvres où l’on peut retrouver le champignon
- Le Jardin des délices par Jérôme Bosch (peinture).
- Le Chariot de foin par Jérôme Bosch (peinture).
- Les Trois Âges et la Mort de Hans Baldung (peinture).
- Nature morte avec champignons, lézard et insectes de Otto Marseus van Schrieck (peinture).
- Le Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare (théâtre).
- La Tempête de William Shakespeare (théâtre).
- Macbeth de William Shakespeare (théâtre).
- Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll (roman).
- Voyage au centre de la Terre de Jules Verne (roman).
- Les Premiers Hommes dans la Lune de H. G. Wells (roman).
- Les Aventures du baron de Münchhausen (roman et film).
- Peter Pan (roman, pièce, films).
- Le Champignon attribué à Pierre Corneille (poésie).
- L’Étoile mystérieuse (bande dessinée).
- Le Dictateur et le Champignon (bande dessinée)
- Les Schtroumpfs créés par Peyo (bande dessinée).
- The Last of Us (jeu vidéo et série TV).
- Le Champignon (film de 1970).
- Le Champignon des Carpathes (film de 1990).
- Fantastic Fungi (documentaire de 2019).
- Annihilation (film de 2018).
- Gaia (film d’horreur écologique de 2021).
- In the Earth (film de 2021).
- The Girl with All the Gifts (roman et film)
- Mexican Gothic de Silvia Moreno-Garcia (roman)
- The Beauty de Jason A. Hurley (roman étrange et dérangeant)
- Le Souffle des spores d’Ingrid Rowen (recueil de nouvelles sur les champignons)
- Finch de Jeff VanderMeer (weird fiction)
- Ambergris Trilogy (champignons au cœur d’une civilisation entière)
NuMedia est un média indépendant. Soutiens-nous en nous ajoutant à tes favoris sur Google Actualités :






