Le dernier métro vient de partir. Les néons des tours de bureaux de Tokyo brillent encore. À l’intérieur, des silhouettes courbées sur leurs écrans. Certains sont là depuis l’aube. D’autres ne rentreront pas avant l’aube suivante. Parmi eux, quelqu’un ne rentrera jamais.
Ce n’est pas une scène de film noir. C’est le quotidien d’une réalité qui tue : le karōshi, la « mort par surmenage ». Un phénomène si répandu au Japon qu’il a fallu lui donner un nom. Crises cardiaques en pleine réunion, AVC devant l’ordinateur, suicides d’épuisement dans les toilettes de l’entreprise. Des drames qui se multiplient en silence, étouffés par la honte et la culture du dévouement absolu.
On pourrait croire que cela n’arrive qu’aux autres, de l’autre côté du monde, dans une culture différente de la nôtre. Erreur. Car derrière nos smartphones qui vibrent à minuit, nos e-mails du dimanche soir et notre culte de la productivité, se cache peut-être le même piège mortel. Et si le karōshi n’était que le nom japonais d’un mal qui nous guette tous ?
Sommaire
Le karōshi, un phénomène profondément ancré
Le terme karōshi est apparu dans les années 1970 au Japon pour désigner les décès causés directement par une charge de travail excessive. Crises cardiaques, AVC, suicides liés à l’épuisement professionnel : ces drames touchent principalement des hommes en pleine force de l’âge, souvent entre 30 et 50 ans.
Le phénomène s’explique en partie par la culture d’entreprise japonaise traditionnelle, où la loyauté envers l’employeur prime sur tout. Partir avant son supérieur est mal vu, refuser des heures supplémentaires impensable. Cette pression sociale transforme le dévouement professionnel en piège mortel.

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Des chiffres qui inquiètent
Chaque année, le gouvernement japonais reconnaît officiellement plusieurs centaines de cas de karōshi, mais les experts estiment que les chiffres réels sont bien plus élevés. Beaucoup de familles ne portent pas plainte, par ignorance des procédures ou par crainte de ternir la réputation du défunt.
Les secteurs les plus touchés sont la construction, les transports, l’informatique et les services. Les victimes cumulent souvent plus de 80 heures supplémentaires par mois, avec des nuits blanches fréquentes et des repos insuffisants.
Au-delà des frontières japonaises
Si le Japon a donné un nom à ce fléau, il n’en a pas le monopole. La Corée du Sud connaît un phénomène similaire, le gwarosa. En Chine, on parle de guolaosi. Même les pays occidentaux ne sont pas épargnés : la multiplication des burn-out et des accidents cardiovasculaires liés au stress professionnel témoigne d’une problématique mondiale.
La différence réside dans la reconnaissance sociale et légale du phénomène. Là où le Japon a établi des critères pour indemniser les familles, de nombreux pays peinent encore à faire le lien entre conditions de travail et mortalité.

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Des réformes timides
Face à l’ampleur du problème, le Japon a tenté de réagir. En 2019, une loi limitant les heures supplémentaires à 45 par mois est entrée en vigueur. Des campagnes encouragent les employés à prendre leurs congés, certaines entreprises éteignent leurs lumières en soirée pour forcer le départ des salariés.
Pourtant, les mentalités évoluent lentement. Nombreux sont ceux qui contournent les règles, travaillant chez eux ou dissimulant leurs heures réelles. La peur du chômage et la valorisation du sacrifice professionnel restent profondément ancrées.
Un signal d’alarme universel
Le karōshi nous interroge sur notre rapport collectif au travail. À l’heure où la productivité est érigée en valeur suprême, où la connexion permanente brouille les frontières entre vie professionnelle et personnelle, ce phénomène japonais résonne comme un avertissement.
Aucun emploi ne vaut une vie. Aucune entreprise ne mérite qu’on y sacrifie sa santé. Le karōshi nous rappelle brutalement que l’équilibre et le repos ne sont pas des luxes, mais des nécessités vitales que nos sociétés modernes ont dangereusement oubliées.
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