C’est le nouveau sujet de conversation qui enflamme les dîners et sature les algorithmes de TikTok et Instagram. Entre deux tutoriels cuisine et une vidéo de chat, une pastille vidéo vous interpelle : « 3 signes que vous êtes peut-être TDAH sans le savoir ». Vous cochez les cases : vous perdez vos clés, vous procrastinez sur vos tâches administratives et vous avez parfois du mal à rester concentré en réunion.
En un clic, le doute s’installe. Faites-vous partie de la grande famille de la neurodiversité, ou êtes-vous simplement un humain du 21e siècle à bout de souffle ? Entre la libération de la parole et la banalisation des diagnostics, la frontière est devenue poreuse. Pour répondre à cette interrogation, il faut comprendre ce que recouvrent réellement ces diagnostics. Pourquoi semblent-ils plus présents qu’avant et comment la société contemporaine influence leur perception ?
Sommaire
Un lexique qui sort de l’ombre
Derrière ces acronymes (TDAH, HPI, Dys, TSA) se cache une réalité scientifique : le fonctionnement du cerveau. Longtemps restés dans le secret des cabinets de psychiatrie, ces termes sont aujourd’hui passés dans le langage courant.
Le TDAH
Le TDAH (Trouble Déficit de l’Attention avec ou sans Hyperactivité) touche environ 5,9 % des enfants et 2,5 % des adultes dans le monde selon une méta-analyse publiée dans The Lancet. Ce n’est pas un manque de volonté, mais un dysfonctionnement de la capture de la dopamine dans le cortex préfrontal.
Ce trouble neurodéveloppemental se caractérise par des difficultés d’attention, une impulsivité et parfois une hyperactivité. Il ne s’agit pas d’un simple manque de concentration, mais d’un fonctionnement cérébral particulier. Cela peut affecter l’organisation, la mémoire de travail et la régulation émotionnelle.
Le HPI
Le HPI (Haut Potentiel Intellectuel) concerne les individus ayant un QI supérieur ou égal à 130. Si ce n’est pas un trouble en soi, il s’accompagne souvent d’une hypersensibilité et d’une pensée « en arborescence ». Fait très important à connaître : le HPI peut mimer certains traits du TDAH.
Les troubles « Dys »
Selon la Fédération Française des Dys (FFDys), environ 8 % des enfants sont concernés. Les troubles Dys regroupent plusieurs troubles spécifiques de l’apprentissage. Parmi les plus connus, vous retrouverez :
- la dyslexie (lecture) ;
- la dysorthographie (orthographe) ;
- la dyspraxie (coordination motrice) ;
- la dyscalculie (calcul) ;
- la dysphasie (langage).
Ces troubles sont également neurodéveloppementaux. Ils apparaissent généralement dans l’enfance et persistent à l’âge adulte.
Pour résumer, lorsqu’on parle de neuroatypiques, on regroupe des profils cognitifs très différents. Néanmoins, ils partagent tous une même caractéristique : un fonctionnement neurologique qui s’écarte de la norme statistique.

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L’explosion des diagnostics : rattrapage ou épidémie ?
Les statistiques sont formelles : le nombre de diagnostics a bondi ces dix dernières années. Aux États-Unis, le CDC a noté une augmentation de 42 % des diagnostics de TDAH entre 2003 et 2011. En France, la tendance est similaire, bien que plus lente.
En tout cas, c’est bien la fin de l’étiquette du « Garçon Turbulent ». Pendant longtemps, le TDAH était le domaine réservé du petit garçon qui ne tient pas en place. Aujourd’hui, la science reconnaît le TDAH à présentation inattentive, très fréquent chez les femmes. Ces dernières, souvent expertes en camouflage social, ne sont diagnostiquées qu’à l’âge adulte, après un burn-out ou une dépression. Ce n’est donc pas une nouvelle maladie, mais une meilleure reconnaissance de profils autrefois ignorés.
Grâce à des associations et des personnalités publiques qui témoignent, la honte recule. Être « neuroatypique » est devenu une explication à des années de sentiment d’inadaptation. C’est une libération. Cependant, elle porte aussi en elle le germe de la banalisation.
L’effet TikTok : l’auto-diagnostic à l’ère des algorithmes
C’est ici que le terme « mode » prend tout son sens. Le hashtag #ADHD cumule des dizaines de milliards de vues sur TikTok. Une étude en 2022 a analysé les vidéos TikTok les plus populaires sur le TDAH. Verdict : 52 % d’entre elles contenaient des informations trompeuses.
Le réel problème ? Elles présentent des comportements universels (oublier pourquoi on est entré dans une pièce, être distrait par un bruit) comme des preuves irréfutables d’un trouble neurologique.
Par ailleurs, il y a également l’effet Barnum 2.0. C’est ce biais cognitif qui nous fait accepter une description vague de la personnalité comme nous étant spécifiquement destinée (comme pour l’astrologie). En lisant : « Vous avez du mal à commencer des tâches ennuyeuses », 90 % de la population se reconnaît. Mais avoir un trait n’est pas avoir un trouble.
Après, il faut dire que l’idée d’un effet de mode autour des profils neuroatypiques n’est pas totalement infondée. Plusieurs mécanismes sociologiques peuvent expliquer ce phénomène. Dans une société exigeante sur le plan scolaire et professionnel, les difficultés d’attention ou d’apprentissage sont souvent mal vécues. Le diagnostic peut apporter une explication rassurante.
Certaines personnes découvrent ainsi qu’un trouble explique leurs difficultés passées. Dans d’autres cas, la tentation d’attribuer des problèmes ordinaires à un trouble neurologique peut apparaître.

Sommes-nous tous devenus un peu TDAH ? L’environnement « TDAH-gène »
Une question provocatrice émerge : et si notre société était en train de rendre tout le monde inattentif ?
Et si on attirait votre perception sur ce qui est appelé : l’économie de l’attention. Nos cerveaux n’ont pas évolué aussi vite que la technologie. Le design persuasif des applications (infinite scroll, notifications rouges, récompenses variables) sature les circuits de dopamine.
Cela veut dire qu’à force d’être sollicités, nos récepteurs de dopamine saturent. Pour continuer à ressentir du plaisir ou de l’intérêt, le cerveau demande des stimulations toujours plus fortes et rapides. C’est là que le lien avec le TDAH devient flagrant. Une personne surexposée au design persuasif développe des symptômes imitant le trouble :
- L’incapacité à tolérer l’ennui : le moindre temps mort pousse à sortir son téléphone ;
- La fragmentation de la pensée : on passe d’une tâche à l’autre sans jamais entrer dans un état de travail conscient ;
- L’impulsivité : on clique avant de réfléchir.
Par ailleurs, le cortisol produit par le stress permanent inhibe les fonctions exécutives du cerveau. En clair : quand vous êtes surmené, vous perdez vos capacités de concentration et d’organisation. Beaucoup de patients consultent pour un TDAH alors qu’ils souffrent d’un épuisement cognitif lié à leur mode de vie.

Les risques de la banalisation : une double peine pour les malades
Si la visibilité est une bonne chose, cette mode de la neurodiversité crée des effets pervers majeurs.
D’abord, la saturation des soins. En France, il faut parfois attendre 18 à 24 mois pour obtenir un bilan dans un centre spécialisé. La multiplication des demandes de confort ou basées sur une simple vidéo vue sur le web ralentit l’accès aux soins. Un réel fléau pour ceux dont la vie est réellement en péril (risques suicidaires, addictions, précarité).
Ensuite, la décrédibilisation. À force d’entendre que « tout le monde est atypique », les employeurs et l’entourage finissent par ne plus prendre au sérieux les aménagements nécessaires. Malheureusement, le handicap invisible redevient une simple excuse de paresse aux yeux du public.
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Vers une nouvelle écologie de l’esprit
Comment sortir de cette confusion ? La solution réside sans doute dans une meilleure éducation à la santé mentale et une hygiène numérique accrue.
- Pour les « vrais » neuroatypiques : il faut continuer à structurer les parcours de soin. Reconnaître ces fonctionnements comme une richesse pour l’entreprise et la société, à condition d’offrir le cadre adapté, s’avère également de mise ;
- Pour la population générale : il est urgent de reprendre le pouvoir sur notre attention. Réduire le temps d’écran, pratiquer la méditation de pleine conscience et accepter l’ennui sont des remèdes puissants contre les « pseudo-symptômes ».

Une étiquette ou une explication ?
La montée en puissance des termes TDAH, HPI ou Dys n’est pas qu’une mode : c’est le signe d’une société qui commence enfin à regarder la complexité humaine au-delà du moule standard. Toutefois, l’étiquette ne doit pas être un accessoire de mode ou une excuse.
Comprendre son cerveau est le début d’un voyage vers soi. Que l’on soit câblé différemment par naissance ou simplement saturé par la modernité, l’enjeu reste le même. Retrouver la maîtrise de notre ressource la plus précieuse, notre attention.
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