Entrer dans une librairie aujourd’hui, ou même simplement ouvrir Instagram, notamment du côté de ce que l’on appelle désormais Bookstagram, revient souvent à observer un phénomène discret mais de plus en plus courant : le livre n’est plus seulement lu, il est montré, accumulé, mis en scène, presque collectionné comme un objet esthétique à part entière, au point que l’acte d’achat semble parfois primer sur celui de la lecture. Zoom sur ces personnes qui vont acheter des livres sans lire, parfois par compulsion et souvent par passion.
Sommaire
Acheter des livres sans les lire, une idée pas si moderne
L’idée n’est pas nouvelle, contrairement à ce que l’on pourrait croire. Bien avant les réseaux sociaux, certains collectionneurs accumulaient déjà des bibliothèques entières sans jamais en parcourir réellement le contenu, au point que, dès le XVIIᵉ siècle, des auteurs comme Jean de La Bruyère critiquaient vivement cette pratique, y voyant une forme de vanité culturelle, une accumulation vide de sens, presque décorative.
Le livre devenait alors un signe. Un symbole de savoir, plus qu’un outil de connaissance.
Mais cette lecture critique, assez dure, ne fait pas consensus. Car d’autres voix, notamment celle de Umberto Eco, proposent une vision radicalement différente : posséder des livres non lus ne serait pas un problème, mais au contraire une preuve d’ouverture, une manière de cartographier tout ce que l’on ne sait pas encore, une bibliothèque de possibles plutôt qu’un musée de certitudes. Accumuler, dans ce sens, ne serait pas fuir la lecture, ce serait l’anticiper.
Qu’est-ce que le tsundoku ?
Au Japon, ce phénomène porte un nom : le tsundoku, un terme qui désigne précisément le fait d’acheter des livres sans les lire, en les laissant s’accumuler chez soi.
Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, il ne s’agit pas d’un trouble, ni même d’une anomalie culturelle, mais d’une pratique reconnue, presque acceptée, comme si l’achat du livre faisait déjà partie du processus de lecture, même différé, même fragmenté.

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Un phénomène qui prend de l’ampleur avec les livres-objets
Ce qui change aujourd’hui, en revanche, c’est l’ampleur du phénomène. Avec les réseaux sociaux, notamment Instagram, le livre devient un élément visuel, un objet que l’on met en scène, que l’on photographie, que l’on intègre dans une esthétique globale, au même titre qu’une bougie, une tasse de thé ou une couverture en laine.
Les bibliothèques ne sont plus seulement des espaces de stockage. C’est aussi une décoration. On classe par couleur, par collection, par maison d’édition. Et, on privilégie les belles couvertures, les éditions reliées, les livres-objets.
Et peu à peu, une forme d’hyperconsommation s’installe, portée par des tendances, des recommandations, des « hauls », où l’achat devient presque un réflexe, parfois déconnecté du temps réel de lecture.
Lire prend du temps. Acheter, non. Mais, faut-il pour autant y voir une dérive ? Pas nécessairement.
Car derrière cette accumulation se cache souvent un désir sincère, presque vorace, d’apprendre, de découvrir, de ne rien manquer, comme si chaque livre acheté venait combler une angoisse discrète, celle de passer à côté d’une idée, d’une histoire, d’un savoir.
Acheter devient alors une manière de retenir le monde et de le garder à portée de main. Mais ce désir peut aussi se transformer, glisser lentement vers une accumulation passive, où le livre cesse d’être une porte pour devenir un objet parmi d’autres, une présence rassurante mais muette, que l’on regarde sans ouvrir.
Collectionner des livres : une forme d’art ?
La question dépasse largement la lecture. Collectionner des livres, choisir ses éditions, composer une bibliothèque, organiser ses étagères, créer une harmonie visuelle et intellectuelle, tout cela relève presque d’une démarche artistique, proche du collectionneur d’art ou du curateur, qui sélectionne, assemble, expose.
Chaque bibliothèque raconte quelque chose. Un goût, une époque, une identité. Et donc même les livres non lus ont une place. Ils dessinent les contours d’une curiosité en mouvement, d’un esprit qui ne se limite pas à ce qu’il a déjà assimilé, mais qui s’étend vers ce qu’il pourrait comprendre, un jour, peut-être.

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Alors, est-il grave de ne pas lire tous les livres que l’on achète ?
La réponse est moins tranchée qu’il n’y paraît. Si l’accumulation devient mécanique, compulsive, déconnectée de tout désir réel, elle peut effectivement perdre son sens. Mais si elle s’inscrit dans une dynamique de curiosité, de projection, de construction personnelle, elle peut au contraire enrichir notre rapport au savoir, même de manière indirecte.
Posséder un livre, ce n’est pas seulement l’avoir lu, c’est déjà l’avoir choisi. Et dans ce choix, il y a souvent une intention, une intuition, parfois même une forme de dialogue silencieux entre ce que l’on est et ce que l’on pourrait devenir.
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