Dans un contexte où l’Europe cherche à accélérer sa transition énergétique, un paradoxe commence à déranger de plus en plus de citoyens : pour produire une électricité dite « verte », on coupe des arbres. À tel point que certains forestiers, des associations et plusieurs chercheurs alertent désormais sur la pression croissante exercée sur les forêts, conséquence directe de l’essor de la biomasse, où l’on utilise des arbres pour l’électricité.
Qu’est-ce que la biomasse ?
La biomasse repose sur une idée simple : brûler du bois pour produire de la chaleur ou de l’électricité. C’est la plus ancienne forme d’énergie utilisée par l’humanité.
Mais dans les années 2000 et 2010, elle est redevenue un pilier des politiques énergétiques, notamment parce que les émissions de CO2 libérées lors de la combustion du bois sont supposées être compensées par la croissance de nouveaux arbres qui absorberont ce carbone. Sur le papier, le cycle semble neutre. Dans la pratique, tout se complique dès lors que la demande explose.
Pourquoi certains critiquent la biomasse ?
Depuis une dizaine d’années, plusieurs pays européens se sont tournés massivement vers cette ressource pour remplacer partiellement le charbon. Des centrales ont été converties, des chaudières géantes installées, et la consommation de pellets industriels s’est envolée.
Alors, les importations de bois ont augmenté, les forêts sont davantage sollicitées, et certaines zones voient partir des camions entiers de troncs destinés non pas à l’ameublement ou à la construction, mais à l’incinération.
Cette image heurte la sensibilité écologique moderne, car elle renvoie à une contradiction directe : comment défendre une énergie présentée comme propre si elle implique l’abattage de forêts entières ?
Cette énergie, longtemps présentée comme une solution locale et renouvelable, suscite aujourd’hui un débat beaucoup plus complexe. Et la littérature, notamment à travers « La voie de l’arbre » de Bernard Werber, s’invite dans cette discussion puisque le livre traite en partie de cette question.

VOIR AUSSI : Les arbres perturbés par le bruit ? Cette étude qui dérange
Déforestation et compensation carbone
Le débat est d’autant plus vif que le statut du bois dans les réglementations européennes reste ambigu. Pendant longtemps, le bois-énergie a été classé parmi les énergies renouvelables, au même titre que le solaire ou l’éolien. Ce classement a encouragé des subventions et des investissements massifs.
Or les cycles forestiers ne sont pas comparables aux cycles solaires : un arbre peut mettre cinquante à cent ans à pousser, tandis que sa combustion libère instantanément le carbone qu’il a stocké. Certains chercheurs rappellent qu’on ne peut pas raisonnablement qualifier de « neutre » un cycle qui repose sur une temporalité si déséquilibrée. L’arbre brûle en quelques minutes, mais la compensation carbone s’étale sur des décennies.
Une demande qui explose : toujours un problème de surconsommation
Les forestiers, eux, insistent sur un autre angle : tout dépend d’où vient le bois. Dans une gestion durable, le bois-énergie devrait provenir exclusivement des résidus de coupe, des branches, des arbres morts, des éclaircies ou des déchets de scieries. C’est la théorie défendue par les acteurs les plus prudents de la filière.
Mais lorsque la demande dépasse l’offre de résidus, la tentation est forte de couper des arbres entiers pour alimenter les centrales. C’est précisément ce glissement qui inquiète.
Plusieurs enquêtes réalisées en Europe de l’Est, en Scandinavie ou dans le sud des États-Unis ont mis en lumière des zones exploitées de manière plus intensive que prévu, parfois sous couvert de certifications approximatives. Les images de grumes entassées à proximité de centrales biomasse ont nourri une polémique grandissante.
Les arbres, des êtres vivants et non des consommables ?
La question dépasse même le cadre écologique pour rejoindre la sphère culturelle et philosophique. Dans « La voie de l’arbre », Bernard Werber imagine l’idée que les arbres pourraient posséder une forme de sensibilité collective ou d’intelligence diffuse, à travers leurs systèmes racinaires, leurs échanges chimiques et leurs interactions silencieuses.
Il ne s’agit pas pour l’auteur d’affirmer une conscience strictement comparable à la nôtre, mais de rappeler que les arbres communiquent, réagissent, s’alertent mutuellement face aux dangers, s’adaptent et façonnent des réseaux souterrains complexes.
Cette vision résonne avec les travaux de certains biologistes, notamment sur les mycorhizes et les signaux chimiques échangés entre arbres. Même si la notion de « conscience végétale » reste scientifiquement discutée, elle nourrit une réflexion éthique : si les arbres sont des acteurs vivants de leur écosystème, doit-on vraiment les considérer comme de simples combustibles ?

VOIR AUSSI : Les plantes ressentent-elles la douleur et ont-elles des sentiments ? Dossier complet
Une tension énergétique et un débat compliqué
Ce débat se heurte à une tension réelle : la transition énergétique doit avancer, mais elle ne peut se faire au détriment de la biodiversité. Les forêts jouent un rôle central dans la régulation climatique, la filtration de l’air, la protection des sols, la préservation des habitats.
Abattre massivement des arbres pour produire de l’électricité, même en invoquant la neutralité carbone théorique, fragilise ces fonctions essentielles. À l’inverse, la biomasse peut être bénéfique lorsqu’elle valorise des bois qui ne seraient pas utilisés autrement. Toute la difficulté consiste donc à maintenir la demande dans des limites compatibles avec la régénération naturelle des forêts.
La réponse se trouve probablement dans un usage plus fin et plus mesuré du bois-énergie. La biomasse devrait rester une énergie locale, adaptée aux chaufferies de petite ou moyenne puissance, alimentées par des circuits courts.
Les grandes centrales converties au bois, capables d’engloutir des milliers de tonnes par an, représentent le modèle le plus contesté. Leur dépendance à des importations lointaines ruine l’idée même de durabilité. En France, certaines collectivités ont fait le choix de privilégier les micro-filières et la valorisation des déchets forestiers. Ce modèle, lorsqu’il est strictement encadré, limite l’impact sur les forêts.
NuMedia est un média indépendant. Soutiens-nous en nous ajoutant à tes favoris sur Google Actualités :






