On n’entre pas dans un cabinet clandestin par défiance envers la médecine. On y entre parce parce qu’une vidéo vue en ligne rassure. Parce qu’une amie “a fait pareil”. Parce que, peu à peu, l’injection esthétique a cessé d’être perçue comme un acte médical à part entière. Parce qu’on n’a pas trouvé de rendez-vous chez un spécialiste. C’est précisément là que le problème commence…
Sommaire
Quand l’injection esthétique sort du cadre médical
La médecine esthétique s’est installée dans les usages. Elle accompagne le vieillissement, certaines reconstructions, des étapes de vie ordinaires. Elle est projetée, anticipée, parfois intégrée dans des parcours de soin plus larges. Pourtant, le cadre censé l’organiser peine à suivre cette évolution rapide. Entre ce que les patients attendent, ce que les médecins peuvent proposer et ce que les règles autorisent réellement, un décalage s’est creusé.
Dans cet espace flou prospèrent aujourd’hui des pratiques hors cadre médical qui représentent sans doute plus de 50% des actes : injections réalisées par des personnes non habilitées, produits sans traçabilité claire, absence de suivi et de responsabilité identifiable. Les “fake injectors” sont devenus le symptôme visible d’un système devenu illisible pour le public.
L’existence de ces pratiques et leur banalisation est frappante. Elles circulent sur les réseaux sociaux, s’organisent par bouche-à-oreille, s’inscrivent dans des routines presque ordinaires. Le risque, lui, disparaît derrière des discours rassurants, des images lissées, des promesses de résultats rapides. L’acte médical se dilue dans un univers de consommation.

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Des conséquences parfois irréparables
Les conséquences sont pourtant bien réelles. Infections, inflammations sévères, asymétries, complications tardives : les cabinets médicaux et les hôpitaux voient arriver des patients en difficulté, parfois en urgence. Très souvent, impossible de savoir ce qui a été injecté, à quelle dose, dans quelles conditions. La traçabilité est absente. La responsabilité aussi. La médecine intervient alors à l’aveugle.
Un autre phénomène accompagne ces dérives : le silence. Peu de plaintes, peu de signalements officiels. Non parce que les complications seraient rares, mais parce que les victimes hésitent à parler. Nous avons commencé à remonter la filière ; les phrases que nous avons entendues font froid dans le dos : « Ils m’ont menacé », « J’ai cru contourner l’attente chez un spécialiste pas disponible, j’ai déclenché l’irréparable. », « Je voulais effacer une ride, j’ai gagné une cicatrice à vie et j’ai cru que cela allait très mal se terminer », « Ce n’était pas un soin, c’était une agression. », « Impossible d’obtenir un rendez-vous médical, trop facile d’obtenir une injection illégale. ».
La honte, la peur du jugement, la crainte d’être tenues pour responsables jouent un rôle central. Sur les réseaux, les rares témoignages visibles sont parfois accueillis par des réactions brutales. Cette culpabilisation ajoute une violence symbolique à la souffrance physique.
Pendant ce temps, la demande ne faiblit pas. Elle se structure, se normalise, s’inscrit dans des parcours de vie de plus en plus ordinaires. Lorsqu’un acte devient fréquent, attendu, parfois planifié, il ne peut plus reposer sur des dispositifs pensés pour la rareté. À défaut, le système se tend, se fragmente, et laisse apparaître des zones de contournement que ni les patients ni les praticiens ne maîtrisent réellement.

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En finir avec les zones grises et les angles morts
L’enjeu n’est donc pas seulement juridique ou disciplinaire. Il est sanitaire, mais aussi organisationnel. Comment garantir la sécurité lorsque l’accès devient complexe, les repères flous et les circuits officiels saturés ? Comment éviter que le risque ne se déplace plutôt qu’il ne se réduise ?
À travers leurs réponses, les Français esquissent une attente claire : moins de discours moralisateurs, plus de lisibilité. Ce qui est demandé, ce n’est pas la disparition de l’encadrement, mais sa capacité à correspondre à la réalité des pratiques. Identifier clairement les acteurs, sécuriser les produits, rendre les responsabilités visibles : voilà ce qui apparaît aujourd’hui comme prioritaire.
À défaut, le système continuera à produire ses propres angles morts. Et dans ces zones grises, ce ne sont ni les débats symboliques ni les interdictions de façade qui protègent les patients, mais la capacité collective à adapter le cadre à ce qui existe déjà.
La médecine esthétique n’est plus un phénomène marginal. Elle ne peut plus être régulée comme telle. Les réponses apportées dans les années à venir diront moins ce que l’on pense de l’esthétique que la manière dont on choisit, ou non, de faire face à une pratique devenue structurelle.
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